El feismo : l’expression d’un « mauvais goût » des classes populaires en Galice

Le mot feismo n’a pas de traduction en français. Ce terme, de connotation péjorative, désigne la cohabitation sur un même espace de formes architecturales nouvelles et héritées, suscitant des discours en terme de "désordre", de "dégradation paysagère" en Galice. Cette "dégradation" est le produit d'une histoire urbanistique marquée ces dernières décennies par une dérégulation des règles d’urbanisme après la mort de Franco (1976) au profit d’un « laisser faire ». Le feismo se constitue autour de différentes architectures, de la dégradation des matériaux de mauvaise qualité, de constructions non terminées, en mauvais état ou sans finitions extérieures. La dégradation paysagère de la Galice est amplement dénoncée via la page facebook Canibalismo urbanistico e maltrato de paisaxe (Cannibalisme urbanistique et maltraitance du paysage).

La photographie présentée est représentative du feismo : une maison abandonnée devant laquelle a été planté un poteau électrique. En arrière-plan, des immeubles de différents styles architecturaux, dont quelques-uns sans finitions extérieures, puis deux maisons rénovées à gauche de la photo.

Depuis 2004, des chercheur-e-s ont alimenté un Foro de feismo (forum du feismo) et publié un ouvrage intitulé Feismo ? Destruir un pais. A fin do territorio humanizado: un novo intracolonialismo - (Feismo ? Détruire un pays. La fin du territoire humanisé : un nouveau colonialisme intérieur) afin d'apporter une lecture critique à ces processus de transformation paysagère.

Pour les auteur-e-s de l’ouvrage, le feismo, – cette urbanisation sans ordre – est issue d'une critique surtout esthétique provenant de citadins, d’urbains de la classe moyenne ou supérieure. On assiste ainsi à une lutte dans laquelle les « bourgeois de la ville » portent un jugement de classe sur l’architecture et l’urbanisation des classes populaires rurales. Comme l’affirme Xerardo Pereiro, cette architecture, simpliste à cause de faibles capitaux économiques et culturels, ne reprend pas les « codes de la distinction symbolique » (Bourdieu, 1988). Elle est pourtant imposée par la bourgeoisie citadine, notamment par les promoteurs immobiliers depuis les années 1960-1970. Une architecture que Rubén Lois Gonzalez analyse comme « une des grandes contributions espagnoles et galiciennes au capitalisme » et qui correspond selon Xosé Manuel Beiras à un processus de déclassement de l’ancienne identité rurale galicienne sous l’effet de « l’agressive promotion immobilière » colonisant et aliénant la population au modèle capitaliste de la construction neuve. Les années 1960-1970 correspondent au passage du « vieux complexe agraire » d’Abel Bouhier (1979), à une urbanisation de la société (Lefebvre, 1970) par atomisation de la communauté rurale (Lefebvre, 1949). L’architecture identitaire galicienne traditionnelle de maisons en pierre est alors abandonnée par les classes populaires, ou reprise par les classes moyennes et supérieures afin d'être réhabilitée pour en faire un élément de distinction. Au final, le feismo entraîne un renforcement de l’association entre formes urbanistiques, groupes sociaux et valeur sociale de l’espace.

Quentin Brouard-Sala


Bibliographie

Baamonde A., Beiras X.M., Caamano M., et al, 2006, Feismo ? Destruir un pais. A fin do territorio humano: Un novo intra colonialismo. Ourense, Difusora de Letras – Artes e ideas, 220p.

Bouhier A., 1979, La Galice. Essai géographique d’analyse et d’interprétation d’un vieux complexe agraire. Thèse de doctorat de Géographie de l’Université de Poitiers, 2 tomes, 1516p.

Bourdieu P., 1988, La distinción. Criterio y bases sociales del gusto. Madrid, Taurus.

Lefebvre H., 1970, La révolution urbaine. Paris, Gallimard, 256p.

Lefebvre H., 1949, « Problème de sociologie rurale. La communauté paysanne et ses problèmes historico-sociologiques », Cahiers Internationaux de Sociologie, 1949/n°6, p.78-100.