Ouvriers saisonniers sarclant les choux à Réville

Début d’après-midi : derrière sa ripisylve, la Saire descend avec la mer et trois ouvriers saisonniers sarclent les choux à Réville, à quelques dizaines de mètres du Pont de Saire. L’un travaille comme ouvrier agricole depuis un an, l’autre fait la saison avant de reprendre sa formation en BTS de chauffeur routier. Le dernier, le plus bavard, est le plus expérimenté. Il travaille pour le patron, exploitant agricole dans la commune du Vicel depuis six ans. Auparavant monteur-échafaudeur pour un sous-traitant d’Areva, c’est quand son entreprise a fermé que son patron a bien voulu l’embaucher pour les saisons : « je travaille neuf mois de l’année, et trois mois je suis en pause. Enfin au chômage, quoi ». Satisfait de son travail, l’exploitant agricole réitère l’embauche chaque année. Après le sarclage des choux, ils récolteront les pommes de terre qui seront livrées à Terres de France (société spécialisée dans le commerce de gros et le commerce interentreprises de fruits et légumes). L’ouvrier énumère les cultures : chou rouge, chou vert, chou blanc, carotte, céleri, navet et poireau. Aidé d’un autre ouvrier permanent, son patron élève aussi des vaches allaitantes. Longtemps apportés au marché au cadran d’Anneville-en-Saire, les légumes sont aujourd’hui livrés chez « Primco », à Tocquevile, sauf les carottes qui partent pour le lavage à Créances. Sur l’exploitation agricole, les surfaces en navets diminuent, car au moindre piquetage de la racine, « Primco » refuse les lots (Primco a fusionné avec Agralco en 1997, pour devenir la branche « légumes » d’Agrial en 2000). Mais bien vite, le questionneur devient questionné et le géographe en vacances doit révéler sa région d’origine. L’ouvrier la connaît bien, car en dehors du travail, il s’adonne à la chasse, parfois dans les forêts ornaises à l’occasion d’un weekend.

Cette photographie et l’échange qu’elle a suscité soulèvent plusieurs enjeux, notamment les difficultés liées à la rationalisation de l’activité agricole à mesure que la transformation de ses produits s’industrialise et que leur écoulement s’élargit, voire s’internationalise (problème du piquetage des navets, par exemple). Les productions légumières nécessitant l'embauche d'une main d’œuvre importante à certaines périodes de l’année, la réflexion sur l’hétérogénéité sociale en agriculture doit intégrer celle sur les ouvriers agricoles. La saisonnalité de ces productions implique certaines formes de précarité du travail salarié agricole du fait de l’intermittence des embauches, ponctuées par des périodes de chômage. Cette intermittence peut toutefois sembler positive aux yeux de certains demandeurs d’emplois temporaires, comme les jeunes en formation. Ceux-là connaîtront peut-être des trajectoires sociales ascendantes au sein d’autres filières. Pour d'autres, qui subissent plus durement la saisonnalité et la durée déterminée de l’embauche, ce type d'emploi reproduit au contraire leur appartenance aux catégories ouvrières. La pratique de la chasse au fusil, très répandue dans les marais littoraux du Cotentin, constitue à cet égard un marqueur social de cette appartenance de classe, autant qu'elle renseigne sur l’espace vécu d’un de ces travailleurs agricoles.

La thèse de Pierre Guillemin porte sur les modes de production de légumes de l’ex Basse-Normandie et leur encadrement par les politiques agricole, alimentaire et d'aménagement. Partant d'une typologie technico-économique des exploitations bas-normandes produisant des légumes, l'appartenance de classe des producteurs et productrices est interrogée en complétant cette approche quantitative par une enquête compréhensive auprès d'un échantillon d'exploitants répartis par bassins de production. L'observation directe lors de comités techniques, de conférences, de journées d'études professionnelles, etc. permet d'analyser les rapports qu'entretiennent les producteurs de légumes avec les organisations professionnelles agricoles, les pouvoirs publics et les autres fractions de classe. La thèse interroge en quoi et à quels niveaux les activités légumière et maraîchère participent à la production d'espaces sociaux localisés.